Julien GRACQ - Le rivage des Syrtes
1951
Où comment un lecteur précoce accouche d’un écrivain tardif. Gracq fut bien le plus grand écrivain français vivant jusqu’à ce que le 22 décembre 2007, la mort ne vienne élargir son fond de lectorat. Ce lecteur précoce, de Jules Verne, responsable de son attrait pour la géographie, d’Hector Malot et de Fenimore Cooper qui bercent son « sommeil rural épais », c’est Louis Poirier. Second enfant d’une famille de commerçants.
Élève brillant qui découvre la claustration étouffante de l’internat, assiste ensuite aux cours de philosophie d’Alain au lycée parisien Henri IV avant la découverte bouleversante du Rouge et le Noir de Stendhal, de l’opéra wagnérien et du surréalisme au temps de l’École Normale. Parallèlement, Louis Poirier suit des cours à l’École libre des sciences politiques et choisit l’étude de la géographie.
En 1934, il est reçu à l’Agrégation et se consacrera à l’enseignement jusqu’en 1970. Il nous faudrait parler de sa participation à la drôle de guerre, de son statut de prisonnier en Silésie, de son bref mais sincère engagement communiste. De son goût pour les voyages, pour les paysages humidement austères de sa Loire si chère.
Oui, mais rien de commun entre Louis Poirier, né le 27 juillet 1910 à Saint-Florent-le-Vieil, et l’œuvre d’un certain Julien Gracq, lequel voit le jour en 1939 avec Le château d’Argol, vendu à 150 exemplaires mais salué par André Breton et Gaston Bachelard. Louis Poirier n’est que l’enveloppe charnelle qui aura servi de refuge, au grand Julien Gracq. Julien parce que le Sorel de Stendhal, Gracq pour le son et les Gracques.
Ce grand écrivain va donner aux Lettres des êtres de chair et de sens au mépris des écoles stylistiques et des courants dominants. Jamais d’intrusion médiatique tonitruante. Il se tient soigneusement à l’écart du boulevard du bruit, préférant les creux des chemins obscurs de la création. Et écrit lorsque le rigide professeur Louis Poirier est en vacances. Des romans, des textes de voyages, de la poésie, des essais, du théâtre.
Liberté grande. Maîtres mots. À même d’ausculter le cœur du corpus gracquien. Le reste se lit. Gracq c’est le « motus » vivendi. Tellement que lorsqu’en 1951 Le rivage des Syrtes est proposé pour le Goncourt, il le refuse. Pas un refus à la Camus. Pour en soupeser le poids, il n’y a qu’à lire Liberté grande (1946) et La littérature à l’estomac, paru l’année d’avant, où quelques pages lui suffisent pour attaquer les prix littéraires. La presse a beau s’emparer de ce qui constitue l’événement, Sartre l’exécuter en place publique, Gracq poursuit.
Dans l’ouverture de En lisant en écrivant, il distingue d’ailleurs deux types d’écrivains : ceux qui, « dès leur premier livre, écrivent déjà comme ils écriront toute leur vie » et ceux « qui voient le jour du public encore immatures, et dont la formation, parfois assez longuement, se parachève sous les yeux mêmes des lecteurs. » En 1951, donc, refus du Goncourt pour son troisième roman. Avant Au château d’Argol (1938) et Un beau ténébreux (1945). Viendra ensuite Un balcon en forêt (1958). Pour ne parler que de ses œuvres de fiction.
Aldo demande au gouvernement d’Orsenna une affectation lointaine. Dans un poste frontière effacé, façon Buzzati du Désert des tartares. Soit un rivage imaginaire qui emprunte à une poétique surréaliste, celui de la mer des Syrtes. Syrte a beau avoir été, aux temps antiques, une ville de Libye, nous sommes ici sur une rive onirique. Deux ennemis héréditaires, la seigneurie d’Orsenna et l’état du Farghestan, s’y livrent une drôle de guerre, séculaire et passive. Elle n’est pas sans en évoquer une autre, celle à laquelle Louis Poirier a pris part. Mortel est l’ennui comme les pays et leurs héritages historiques.
C’est aussi à la mort imminente d’une civilisation à laquelle Julien Gracq nous convie. Soit l’histoire pour le moins insolite d’un suicide collectif d’où naît une somme d’impressions aussi tenaces que subtiles.
Ce qui frappe d’emblée, c’est l’impression de déréalisation. L’auteur offre un monde fictif constitué d’agrégats successifs inhérents à plusieurs époques qui s’entremêlent jusqu’à créer de soi un décor mystérieux. Les costumes et pratiques militaires renvoient vers certaines, quand les paysages empruntent à d’autres. Ce pourrait être par moments l’Asie centrale. Parfois l’Europe de toujours et naguère.
Il s’agit d’un roman de l’attente. La frontière constituée d’une mer invite aux rêves. Se confier à ses rêves afin qu’ils s’accomplissent, voici ce que le texte semble nous dire. La frontière fictive, métaphorique, lieu inconnu, théâtre du mystérieux ou l’homme face à la mer, à l’immobilité pesante du destin. Phrase après phrase, Gracq travaille avec la vision davantage qu’avec la mémoire. Descriptions mentales.
On serait tenté d’écrire qu’il emprunte à un surréalisme de la représentation. Mais impossible de faire court tant l’amplitude de son phrasé vous chavire. Gracq c’est, entre autres, une symphonie intérieure dont chaque mouvement opère comme un ressac de sensations profuses. Aucune place laissée à la confusion du sens n’était celle des sentiments. Aucune concession à l’existentialisme. Jamais question de céder aux facilités tellement commodes du freudisme. Liberté grande, encore et toujours. Front digne du refus. La seule morale qui vaille, s’il y en avait une, serait celle d’une torpeur oblongue d’où l’homme tirerait sa seule grandeur d’être au monde, à force de ressentir sa petitesse ridicule.
Sur la mer imagée des Syrtes, les phrases voguent à la façon des vaisseaux fantômes. Et si elles paraissent chargées les phrases, dans la soute toute une cargaison de sens, aucune afféterie qui ferait rire ou de cambrures littéraires forcées. Il y a dans la phrase de Gracq ce que Georges Perros nommait « un cliquetis d’arme ».